
Port de plaisance du littoral © Cocoparisienne
La Sodeal, société chargée de gérer le deuxième port de plaisance méditerranéen et les campings municipaux d'Agde, comparaît le mardi 19 mai devant la chambre du contentieux de la Cour des comptes. Un rapport publié en 2023 avait mis au jour une gestion désastreuse d'un équipement pourtant rentable.
C'est un paradoxe que peu de villes du littoral méditerranéen peuvent se vanter d'avoir produit. Le port de plaisance du Cap d'Agde, 2e port méditerranéen avec plus de 4 000 anneaux, affichait un taux d'occupation proche de 100 %. Ses quais, eux, menaçaient de s'effondrer. Pendant des années, la Société d'aménagement d'Agde et du littoral, la Sodeal, a encaissé les recettes sans financer les travaux que lui imposait pourtant son contrat de délégation de service public. Le résultat : des pontons vétustes, un quai d'accueil décrit par les magistrats financiers comme "en limite de ruine", et des problèmes de sécurité sur des infrastructures ouvertes au public.
Le 19 mai prochain, à 9h30, la chambre du contentieux de la Cour des comptes tient audience sur cette affaire. Jeudi 23 avril, la Chambre régionale des comptes d'Occitanie l'avait confirmé lors de son point de rentrée, sans pouvoir en dire davantage. "Ce qu'on défère est dans le rapport, mais les faits précis transmis au procureur, ça je ne peux pas vous en parler", s'était bornée à préciser la présidente de section Isabelle Houvenaghel.
Le rapport publié par la Chambre régionale des comptes en septembre 2023 est le document de référence pour comprendre ce qui sera jugé le 19 mai. Il porte sur les exercices 2017 à 2022 et dresse un tableau accablant. La Sodeal, société d'économie mixte dont la ville et l'agglomération d'Agde détenaient ensemble environ 80 % du capital, gérait sous délégation de service public le port de plaisance du Cap d'Agde et les campings municipaux de la commune. Elle avait l'obligation contractuelle d'investir et d'entretenir les équipements. Elle ne l'a pas fait.
Les recettes portuaires, importantes, ont servi à compenser les déficits des autres activités de la société, campings et centre nautique, au lieu d'être réinjectées dans les infrastructures. Le Collectif des plaisanciers du Cap d'Agde dénonçait cette pratique depuis des années, sans être entendu. Le rapport des magistrats financiers leur a finalement donné raison, en ajoutant un constat chiffré redoutable : les 20 millions d'euros d'investissements imposés par la nouvelle concession, auxquels s'ajoutaient des travaux de sécurisation urgents, faisaient peser sur l'avenir financier de la structure une menace que sa gestion passée rendait très difficile à tenir.
Si la situation portuaire était grave, celle des campings municipaux relevait d'une autre catégorie. La Chambre régionale des comptes a relevé que la Sodeal n'avait pourvu, pendant quatre saisons consécutives, "ni le poste de directeur des campings ni celui de chargé du marketing". Le camping de la Tamarissière, pourtant situé dans un secteur très prisé entouré d'établissements privés dynamiques, affichait la fréquentation la plus faible du coin. Il était en pratique piloté par les agents techniques et d'entretien présents sur site.
L'issue a été brutale : la concession a été résiliée au 1er mai 2021, cinq ans avant son terme. Une décision qui marque à elle seule l'étendue de la défaillance. Ni les élus actionnaires ni les instances de direction n'avaient semblé s'en alarmer à temps : selon le rapport, les représentants des collectivités actionnaires n'ont produit aucun rapport d'information aux assemblées délibérantes de la commune et de l'agglomération, une irrégularité qui a durablement opacifié la gestion de la société.
Au-delà des défaillances opérationnelles, la Chambre régionale des comptes avait pointé des pratiques de rémunération jugées "problématiques". Le directeur administratif et financier avait bénéficié de conditions d'emploi "avantageuses tant lors de son recrutement que lors de son activité puis de son départ, au détriment des intérêts de la société Sodéal". Les conditions d'attribution des primes et les modalités d'augmentation du directeur et de certains cadres ont été expressément mentionnées par la présidente de section lors du point de rentrée du 23 avril comme "faisant partie des éléments transmis dans le cadre du déféré".
Ce sont donc des personnes physiques, et non une structure désormais dissoute, qui comparaîtront le 19 mai. Et c'est là le cœur du dispositif judiciaire dans lequel s'inscrit cette audience. La chambre du contentieux de la Cour des comptes, créée au 1er janvier 2023, juge "les gestionnaires publics à titre individuel pour des fautes graves ayant causé un préjudice financier significatif". Elle peut prononcer des amendes pouvant aller jusqu'à six mois de traitement brut. La dissolution de la Sodeal, actée à l'automne 2024 après l'élection du maire Sébastien Frey, qui avait annoncé "la remunicipalisation des ports" en reconnaissant avoir pris connaissance du rapport des magistrats, n'efface donc rien sur le plan judiciaire.
Officiellement, le chapitre Sodeal est clos depuis le 1er juin 2025, date à laquelle la gestion des ports est passée en régie municipale directe. Mais la transition a été loin de se dérouler sans accrocs. En février 2025, les 65 salariés de la Sodeal avaient cessé le travail et manifesté devant la mairie d'Agde, dénonçant un manque de garanties sur leur maintien en poste et l'absence de document officiel attestant du maintien de leurs conditions de travail.
Quant au Collectif des plaisanciers du Cap d'Agde, il a saisi le contrôle de légalité de la préfecture de l'Hérault pour faire invalider la délibération municipale et exiger le respect des procédures, en particulier la consultation du Conseil portuaire, qui aurait été court-circuité tout au long du processus. Le collectif alertait par ailleurs le préfet sur le fait que les fonds dégagés par les ports ne devaient pas être utilisés à d'autres fins que leur fonctionnement et leur entretien, ce qui n'aurait pas été le cas.
Les doutes portent aussi sur la viabilité du nouveau modèle. Le budget portuaire 2025, voté par la municipalité, prévoit d'équilibrer les comptes grâce à un nouvel emprunt de 0,47 million d'euros, tout en n'investissant que 0,9 million d'euros, une enveloppe jugée largement insuffisante au regard des 20 millions d'euros de travaux identifiés depuis des années comme nécessaires. Le Collectif des plaisanciers note par ailleurs une disproportion frappante : 65 salariés pour 4 000 anneaux au Cap d'Agde, quand Port Camargue en compte 41 pour 5 000 anneaux. En creux, c'est la même question qui revient : qui surveille le surveillant ? La Chambre régionale des comptes d'Occitanie, qui a annoncé un agenda chargé jusqu'à l'automne 2026, n'a pas dit son dernier mot sur Agde. Une prochaine affaire est peut-être déjà en dans les cartons.
Le rapport de la Chambre régionale des comptes d'Occitanie sur la Sodeal, publié le 29 septembre 2023, est consultable sur le site de la Cour des comptes (ccomptes.fr).
par Louise Brahiti
Publié le 11 mai 2026 sur Hérault Tribune
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